Des vidéos promettent des résultats « surprenants » quand on met des feuilles de chêne dans un bac à medakas. Ce qui se passe réellement est plus modeste et mieux connu : les éleveurs japonais mettent des feuilles mortes dans leurs bacs depuis longtemps, surtout des feuilles de kaki pour l’hiver, et ils en ont documenté les bénéfices, les limites et les ratés. Cette page dit ce que les tanins font à l’eau, ce que le medaka en retire, ce qu’il risque, et comment préparer et doser des feuilles de chêne ramassées en France.
Ce que les feuilles font à l’eau
Une feuille morte qui trempe libère des tanins et des acides humiques. L’eau prend une teinte de thé, ce que les aquariophiles appellent une eau noire, et devient très légèrement acide. Tokyo Aqua Garden décrit le mécanisme et en fixe tout de suite la mesure : « le pH ne chute pas brutalement, et le medaka s’accommode d’une large plage de qualités d’eau ». Un éleveur japonais explique pourquoi : l’eau du robinet contient des carbonates, la dureté dite KH, qui amortissent les acides, et les acides des feuilles sont « des acides extrêmement faibles ». Une boutique française spécialisée dans les crevettes, qui mesure ses bacs depuis dix ans, chiffre l’effet du chêne pédonculé, notre Quercus robur, à une baisse de 0,1 à 0,3 unité de pH au plus, pendant deux à quatre semaines, et à moins de 0,1 unité dans une eau de KH 5 à 8, c’est-à-dire la plupart des eaux du robinet françaises. Une feuille de catappa, plus riche, fait 0,2 à 0,8 unité. Dans une eau très douce, l’effet est plus marqué.
Deux conséquences que les vidéos ne montrent pas. Une eau trop acide ralentit les bactéries nitrifiantes qui transforment l’ammoniaque, ce que Tokyo Aqua Garden signale comme le revers de l’eau noire. Et l’eau ambrée filtre la lumière : les plantes poussent moins, et surtout, « on ne peut pas avoir en même temps une eau noire et une eau verte ». Pour un éleveur de medakas, qui compte sur l’eau verte pour nourrir les alevins, c’est le point qui tranche.
Ce que le medaka en retire, et ce qu’il n’en retire pas
Le medaka n’est pas un poisson d’eau noire. Il vient des rizières et des fossés du Japon, dont l’eau est neutre à légèrement alcaline. Une boutique japonaise de medakas mesure ses bacs d’eau verte à un pH de 10 et les habitats naturels entre 7,5 et 8 ; elle situe la zone de confort entre 6,5 et 8, avec une préférence pour 7 à 8. L’éleveur Hime-medaka le dit sans détour : « le medaka est un poisson japonais, et les rivières et étangs du Japon ne sont pas acides » ; les feuilles à tanins viennent du monde des bettas, des apistos et des discus. Acidifier l’eau n’est donc pas un objectif, et une feuille de chêne ne changera pas la couleur d’un medaka : l’effet sur la couleur est revendiqué pour les poissons sud-américains et les crevettes, jamais pour lui.
L’effet antibactérien, lui, est répété partout, et toujours au conditionnel. Tokyo Aqua Garden écrit que les acides humiques « ont une action antibactérienne, dont on peut attendre un effet préventif » et que des bactéries comme Aeromonas « seraient, dit-on, freinées dans une certaine mesure » ; Hime-medaka parle de limitation des moisissures et de la flore de l’eau. Aucune de ces sources ne donne une mesure. Un éleveur professionnel de Yokohama en tire la conclusion inverse : il ne voit pas comment vérifier que les tanins d’une feuille dans un petit bac aient le moindre effet, « un bac nu passe très bien l’hiver », et ce qui compte est le volume, la profondeur, une eau saine et des poissons gras avant l’hiver. Les deux positions sont honnêtes : la feuille ne nuit pas à petite dose, et on ne peut pas prouver qu’elle protège.
Ce qui est mieux établi tient en deux points. L’abri : dans la nature, les medakas hivernent enfouis sous la litière de feuilles au fond des cours d’eau, et GEX conseille « des feuilles d’arbres caducs, sans pesticides, de la mousse ou du bois, pour que les poissons puissent se cacher et se calmer ». Un medaka en repos est très sensible à ce qui passe au-dessus de lui, et une couche de feuilles le rassure. La microfaune ensuite : une feuille qui se décompose nourrit des infusoires, des daphnies et des micro-organismes dont les alevins se nourrissent ; un éleveur japonais a constaté que ses daphnies se multipliaient dans un bac garni de feuilles de kaki, un autre que des alevins grandissaient sans nourrissage dans un biotope à feuilles, en reconnaissant lui-même que le reste du bassin pouvait l’expliquer. Le medaka adulte, en revanche, ne mange pas la feuille. L’isolation thermique, souvent invoquée, est jugée marginale ou nulle par ceux qui l’ont cherchée.
Les risques, documentés par ceux qui s’y sont pris mal
- La pourriture. Une feuille est une matière organique comme un reste de nourriture. En trop grande quantité, ou au redoux de printemps, elle pourrit, trouble l’eau et la dégrade. Un éleveur qui avait mis vingt à trente feuilles de kaki dans un bac a retrouvé au printemps « une eau trouble et des larves de moustiques ».
- Les feuilles minces et les feuilles fraîches. Une feuille fine pourrit vite et moisit ; une feuille encore verte « pourrit et dégage une odeur » : on n’utilise que des feuilles tombées et sèches, épaisses de préférence.
- Les pesticides. Les kakis japonais sont traités, les arbres de parcs et de bords de route chez nous aussi. Toutes les sources exigent un lavage, et un ramassage loin des routes et des vergers.
- Les passagers. Les feuilles portent des œufs d’escargots et parfois des champignons du feuillage.
- Le sel. Certains conservent les feuilles de kaki en saumure : au bac, le sel se diffuse, tue les bactéries et la feuille moisit. Jamais de feuilles salées.
- L’eau verte sacrifiée. Dans un bac d’alevins qu’on veut vert, pas de feuilles.
Quelle feuille en France
Le chêne est le bon choix : feuille épaisse, qui se décompose lentement, aux tanins modérés. Le hêtre convient aussi, encore plus neutre. L’érable, le châtaignier et le cornouiller sont cités au Japon. Le noyer, dont les feuilles contiennent de la juglone, le laurier, et les résineux sont à exclure. La feuille de kaki, si vous avez l’arbre, est celle des éleveurs japonais. La feuille de catappa du commerce fait la même chose en plus concentré : on commence par une seule et on vise la couleur d’un thé léger. Les feuilles d’automne, tombées d’elles-mêmes, sont les seules à prendre.
Préparer et doser
- Ramasser des feuilles tombées, sèches, entières, loin des routes, des vergers et des parcs traités.
- Laver à l’eau claire, puis sécher à fond, deux à trois jours, jusqu’à ce qu’elles soient cassantes. Une feuille mal séchée se couvre d’un voile blanc en quelques jours. Sèches, elles se conservent des années.
- Tremper un ou deux jours dans un seau d’eau froide, en renouvelant l’eau une fois : cela dégorge les tanins les plus forts et les feuilles coulent. Les avis divergent sur l’eau bouillante : trente secondes à deux minutes au plus si l’on y tient, davantage lessive les tanins et ne sert à rien.
- Doser par le volume, jamais par le nombre de poissons. Hime-medaka donne la règle la plus précise : deux ou trois feuilles de 10 à 20 cm, soit une dizaine de grammes, pour 60 L. Pour un bac de 30 L, une ou deux feuilles de chêne. On commence bas, on regarde la couleur de l’eau, on n’ajoute qu’ensuite.
- Retirer quand il ne reste que les nervures, et de toute façon au printemps, vers avril, avant que la remontée des températures n’accélère la décomposition. Au Japon, les feuilles entrent en novembre et sortent fin mars : quatre mois.
Dans un bac extérieur qui hiverne, la feuille de chêne a donc sa place, comme abri. Dans un aquarium d’intérieur à medakas, elle n’apporte rien que le poisson réclame, et elle coûte de la lumière aux plantes. Dans un bac d’alevins, elle nourrit la microfaune mais empêche l’eau verte : on choisit.
Les chiffres à retenir
| Zone de confort du medaka | pH 6,5 à 8, préférence pour 7 à 8 |
|---|---|
| Effet d’une feuille de chêne sur le pH | 0,1 à 0,3 unité au plus en eau douce, moins de 0,1 dans l’eau du robinet courante |
| Dose | 2 à 3 feuilles ou 10 g pour 60 L ; 1 à 2 feuilles pour 30 L |
| Séchage | 2 à 3 jours, feuille cassante |
| Trempage | 1 à 2 jours à l’eau froide, eau renouvelée une fois |
| Durée au bac | novembre à fin mars ; retrait quand ne restent que les nervures |
| Trop | 20 à 30 feuilles dans un bac : eau trouble et moustiques au printemps |
| Jamais | feuilles fraîches, fines, salées, traitées ; noyer, laurier, résineux |
Questions fréquentes
Les feuilles de chêne soignent-elles les medakas malades ?
Non. L’effet antibactérien des tanins est répété au conditionnel et jamais mesuré chez le medaka. Un poisson malade se traite par l’eau, le bain de sel et l’isolement, pas par une feuille.
Puis-je en mettre dans un aquarium d’intérieur ?
Une ou deux, propres et sèches, ne feront pas de mal. Elles n’apporteront rien de visible non plus, et les plantes y perdront de la lumière.
L’eau est devenue brune, c’est grave ?
Une teinte de thé clair est normale. Une eau brun foncé ou trouble veut dire trop de feuilles ou des feuilles qui pourrissent : on en retire, on change un tiers de l’eau.
Et la feuille de kaki ?
C’est la feuille des éleveurs japonais pour l’hiver, épaisse et lente à se décomposer. Si vous avez un kaki non traité, elle vaut le chêne. Sinon, le chêne fait très bien l’affaire.
Sources
- Tokyo Aqua Garden, « メダカにブラックウォーターっていいの? » (l’eau noire est-elle bonne pour les medakas ?), 2023, mis à jour en 2026, t-aquagarden.com ; « マジックリーフとは » (la feuille de catappa), t-aquagarden.com ; « ブラックウォーターとは » (l’eau noire), t-aquagarden.com : tanins et acides humiques, effet antibactérien attendu, nitrification ralentie, incompatibilité avec l’eau verte, dosage à la couleur.
- Hime-medaka, « メダカ飼育での柿の葉(落ち葉)の使い方と注意点 » (feuilles de kaki : usage et précautions), hime-medaka.com : 2 à 3 feuilles ou 10 g pour 60 L, pesticides, le medaka n’est pas un poisson d’eau acide.
- GEX, « 屋外飼育、冬に備えて » (élevage extérieur, préparer l’hiver), 2016, gex-fp.co.jp : feuilles d’arbres caducs sans pesticides comme abri d’hivernage.
- さかなと環境ブログ, « 冬のメダカに「柿の葉」を使う理由 » (pourquoi des feuilles de kaki l’hiver), 2025, sakana-kankyo.com : hivernage sous la litière en nature, trempage, novembre à mars, l’excès de 20 à 30 feuilles.
- メダクワ!, « メダカの越冬に柿の葉は必要? » (les feuilles de kaki sont-elles nécessaires ?), 2022, medakakuwagata.com : daphnies, feuilles fraîches qui pourrissent, retrait en avril, pas d’eau chaude.
- Medakaya En, éleveur à Yokohama, « 柿の葉などの落ち葉を入れる必要ない! » (pas besoin de feuilles mortes) : effet invérifiable, priorité au volume et à l’état des poissons ; きんぎょりうむ, « メダカの冬眠に落ち葉がもたらすメリット、デメリット », 2021 : abri, isolation marginale, escargots, pourriture.
- 雑貨屋サン, « メダカに適したpHは? » (quel pH pour le medaka), zakkaya-sun.shop : pH 6,5 à 8, eau verte à 10, habitats à 7,5-8, éviter les variations brutales.
- Shrimp-délice, « Feuilles naturelles pour crevettes d’aquarium », 2025, blog.shrimp-delice.fr : chêne pédonculé 0,1 à 0,3 unité, rôle du KH, séchage 48 à 72 h, noyer et laurier, dosage par volume (mesures maison, contexte crevettes).
- Annie Roi, « Utiliser des feuilles d’arbre dans l’aquarium », 2020, annieroi.com : essences utilisables, résineux exclus, infusoires et abri pour alevins, retrait aux nervures.