Un bac d’alevins neuf, rempli d’eau en bouteille parce qu’elle est « pure », renouvelée chaque jour parce que « l’eau propre, c’est la santé », et des alevins de dix jours qui tombent au fond : la scène est classique, et elle vient d’une idée fausse sur ce qu’est une bonne eau pour un alevin. Un alevin de medaka n’a pas besoin d’une eau propre au sens humain, il a besoin d’une eau stable, vivante et sans chlore, c’est-à-dire, le plus souvent, de l’eau du bac de ses parents. Voici ce que valent les quatre eaux qu’on a sous la main, le robinet, la pluie, la bouteille et le bac, avec les chiffres.
Ce qu’un alevin demande à son eau
Trois choses. D’abord l’absence de chlore : à 0,1 ou 0,2 mg par litre, le chlore tue 100 % des poissons par asphyxie, d’après l’Agence nationale de sécurité sanitaire, et c’est précisément la dose qu’on maintient dans les réseaux d’eau potable français. Ensuite la stabilité : les larves de poissons n’ont pas encore la régulation des adultes, leur peau et leur sac vitellin font le travail des branchies, et il a été montré chez un medaka proche du nôtre qu’une larve tolère bien moins d’écart de salinité qu’un adulte. Une eau qui change tous les jours est, pour elle, un choc tous les jours. Enfin la vie : un alevin de medaka se nourrit, les deux premières semaines, de la microfaune et du phytoplancton de son bac, et les déchets qu’il produit ne sont transformés que par des bactéries qui vivent sur les surfaces, pas dans l’eau. Une eau neuve, aussi propre soit-elle, n’a ni l’un ni l’autre.
L’eau du robinet
C’est, dans la plupart des cas, la bonne base, à une condition. En France, le réseau est dosé pour conserver au moins 0,1 mg de chlore par litre en tout point, 0,3 en sortie d’usine. Cette dose est mortelle pour un poisson : on ne verse jamais d’eau du robinet directement dans un bac d’alevins. Deux façons de l’enlever :
- Le conditionneur, à base de thiosulfate de sodium : instantané, au dosage du flacon. C’est ce que les éleveurs japonais utilisent pour les alevins, parce qu’eux seuls sont sûrs du résultat.
- Le repos, dans un récipient large, découvert : le chlore libre s’évapore. En plein soleil d’été, quelques heures suffisent ; par temps couvert ou en hiver, un jour ou deux ; en intérieur sans soleil, deux à trois jours, un jour avec un bulleur qui brasse. Une eau reposée ne se garde pas, elle se charge en bactéries ; et en été, les réseaux chlorent plus fort, une nuit ne suffit pas toujours. Les éleveurs japonais vérifient au réactif pour les alevins.
Quant à la chloramine, ce chlore combiné à l’ammoniac qui ne s’évapore pas et inquiète les aquariophiles américains, c’est une pratique nord-américaine : elle ne figure pas parmi les procédés de désinfection autorisés en France, et nous n’avons trouvé aucun réseau français qui l’emploie. Ce qu’on trouve chez nous, ce sont de petites quantités de chloramines formées par le chlore et l’ammonium naturel de l’eau, que les conditionneurs neutralisent aussi.
La dureté dépend du sol. Sur le socle granitique de Bretagne, l’eau du robinet est douce, 13 à 17 °f dans le Finistère ; dans les bassins sédimentaires, elle est dure, 22 à 30 °f à Paris, avec près de 300 mg de bicarbonates par litre. Les deux conviennent au medaka. L’eau dure a même un avantage pour un bac d’alevins : son pouvoir tampon tient le pH en place. Voir pH, dureté et température.
L’eau de pluie
Elle n’a pas de chlore, elle est gratuite, et elle a tout le reste contre elle pour des alevins. Son pH est de 5 à 6, sa minéralisation presque nulle, 20 à 80 microsiemens contre plusieurs centaines pour une eau de robinet, et son pouvoir tampon zéro : rien n’y retient le pH, qui bouge au gré de la respiration des plantes et des poissons. Récoltée sur un toit, elle emporte en plus ce que le toit lui donne : du zinc par centaines de milligrammes par mètre carré et par an sur une couverture en zinc, du plomb des solins et des gouttières, du cuivre des ardoises, des fientes, des poussières, et dans huit citernes sur dix testées en Belgique, des bactéries fécales. Les éleveurs japonais ne la recommandent pas pour remplir un bac ; leur sujet est plutôt la pluie qui tombe dans les bacs extérieurs, où une grosse averse sur une eau peu tamponnée provoque une chute brutale de pH et de dureté.
Si vous tenez à l’utiliser, jamais pure et jamais pour des alevins : coupée à moitié avec de l’eau du robinet déchlorée, premier flot de l’averse écarté, et une dureté carbonatée relevée à 3 ou 4 °dKH au moins, par exemple avec des coquilles d’huître broyées dans le bac.
L’eau en bouteille
Deux reproches, et un piège. Le premier reproche est qu’elle n’apporte rien qu’une eau du robinet déchlorée n’apporte, à un prix sans commune mesure, et les éleveurs japonais la déconseillent pour cette raison. Le second est qu’elle est stérile : aucune bactérie, aucune microfaune, un bac qui part de zéro. Le piège, c’est la composition, qui va du simple au décuple selon la marque.
| Eau | Résidu sec | Calcium | Bicarbonates | pH | Ce que ça donne pour un bac |
|---|---|---|---|---|---|
| Volvic | 130 mg/L | 12 mg/L | 74 mg/L | 7 | douce mais tamponnée, environ 3,5 °dGH et 3,4 °dKH : acceptable |
| Evian | 345 mg/L environ | 80 mg/L | 360 mg/L | 7,2 | dure, environ 17 °dGH : convient, à couper avec une eau douce pour les variétés qui préfèrent moins |
| Mont Roucous | 33 mg/L | 2,6 mg/L | quelques mg/L | 5,8 | quasi déminéralisée, acide, sans tampon : la même chose que de l’eau de pluie propre, la moins adaptée malgré son image |
| Cristaline | variable : une trentaine de sources sous la même étiquette | lire l’étiquette de la source embouteillée avant de s’en servir | |||
Une eau en bouteille à dureté carbonatée correcte, comme Volvic, fait une eau de départ convenable si l’on n’a rien d’autre, à condition de l’ensemencer et de ne pas la renouveler. Une eau très faiblement minéralisée, choisie parce qu’elle est « pour les bébés », est le plus mauvais choix du rayon.
L’eau du bac des parents, et l’eau verte
C’est celle que les éleveurs japonais prennent, et c’est celle que nous prenons à Lesneven. L’eau de surface d’un bac de géniteurs en bonne santé a la chimie exacte à laquelle les œufs se sont développés, donc aucun choc ; elle est peuplée du phytoplancton et des rotifères qui nourrissent un alevin avant même qu’il ne mange la poudre ; et une eau verte légère, couleur thé vert, fond encore visible, fait les deux à la fois : nourriture permanente et tampon. Les études scolaires japonaises qui comparent eau verte et eau neuve trouvent une meilleure survie et une meilleure croissance en eau verte. Trop dense, en revanche, elle consomme tout l’oxygène à l’aube, et les alevins y résistent moins que les adultes : on dilue d’un quart à un tiers, jamais de moitié. Voir l’eau verte.
Pour les bactéries, l’eau ne suffit pas : elles vivent sur les surfaces, gravier, parois, plantes, pas dans l’eau libre. Une poignée de gravier ou un morceau de masse filtrante pris dans le bac des parents ensemence un bac neuf immédiatement, là où un bac parti d’eau neuve met deux à six semaines à transformer l’ammoniaque, et où les produits bactériens du commerce donnent des résultats inégaux ; dans un essai sur trois systèmes neufs, celui qui avait reçu 10 % de média usagé a démarré sa nitrification tout de suite, celui qui avait reçu un produit commercial a gardé ammoniaque et nitrites hauts. Les cultures bactériennes comme le Medaka PSB ou le Medaka Care aident à tenir un bac en route, elles ne remplacent pas une poignée de gravier vivant au départ. Le détail du cycle est dans cycler un bac.
Et le changement d’eau ?
Les éleveurs japonais ne sont pas tous d’accord sur le rythme, mais tous sur le principe : pas de renouvellement massif tant que l’alevin n’a pas 1 cm pour les uns, 2 cm pour les autres. En attendant, on complète l’évaporation avec l’eau de surface du bac des parents, et on siphonne le fond à la pipette. Ceux qui changent de l’eau au stade aiguille le font par petites quantités, un cinquième à un quart, par le fond, en versant le long de la paroi, avec une eau à 2 °C près de celle du bac. Le test à faire n’est pas celui des nitrites, qui restent à zéro dans un bac sans bactéries, mais celui de l’ammoniaque : c’est elle qui monte en premier, et 10 microgrammes par litre de forme non ionisée suffisent à nuire. Tout cela est détaillé dans élever des alevins en intérieur.
Les chiffres à retenir
- Chlore du robinet : 0,1 mg/L au minimum dans le réseau, mortel pour un poisson ; conditionneur ou repos de 24 h, quelques heures au soleil d’été.
- Eau de pluie : pH 5 à 6, pouvoir tampon nul, métaux du toit ; jamais pure pour des alevins.
- Bouteille : Volvic convient, Mont Roucous non ; aucune n’a de bactéries.
- Eau des parents : chimie identique, nourriture vivante ; gravier du bac mature pour les bactéries.
- Pas de gros changement d’eau avant 1 cm ; appoint avec l’eau des parents ; test ammoniaque, pas nitrites.
Questions fréquentes
Mon eau du robinet est très calcaire, 30 °f. Est-ce un problème pour les alevins ?
Non, le medaka vit dans des eaux dures au Japon aussi, et le pouvoir tampon d’une eau dure est un avantage pour un petit bac. Déchlorez, c’est tout.
Puis-je remplir mon bac d’alevins à la Volvic et ajouter des bactéries en flacon ?
Ça marche moins bien qu’une louche d’eau et une poignée de gravier du bac des parents, et ça coûte plus cher. Si vous n’avez pas de bac mature, Volvic plus un peu de gravier d’un aquarium en route, et un test d’ammoniaque les premiers jours.
J’ai récolté de l’eau de pluie dans une cuve propre, sans toit en zinc. Est-elle utilisable ?
Pour compléter un bac d’adultes bien tamponné, oui, par petites quantités. Pour des alevins, coupée à moitié avec de l’eau déchlorée et avec une dureté carbonatée remontée ; pure, non.
Sources
- ANSES, avis 2010-SA-0169 du 27 juillet 2010 sur une mortalité de truites liée à un rejet chloré, anses.fr : 0,1 mg/L recommandés en tout point du réseau, 0,3 en sortie de station, 0,1 à 0,2 mg/L mortels pour les poissons ; ANSES, « Chlore dans l’eau du robinet », 2026, anses.fr.
- Revue EIN n° 480, « La désinfection de l’eau potable, quelles possibilités ? », 2025 : procédés autorisés en France ; Martinez C. et al., « Chlorine, friend or foe? », University of Florida IFAS FA171, 2010, ask.ifas.ufl.edu : dissipation en 24 h d’aération, chloramine persistante.
- ARS Île-de-France, contrôle sanitaire de l’eau de Paris, 2021 : dureté et bicarbonates ; données ARS 2026 pour le Finistère reprises par Selectra.
- Rocher V. et al., « Hydrocarbons and metals in atmospheric deposition and roof runoff in central Paris », Water, Air, and Soil Pollution 159, 2004 ; ASEES, qualité des eaux de citernes, 1999 ; Dennerle, notice de reminéralisation des eaux osmosées.
- Fiches de composition de Volvic, Evian et Mont Roucous publiées par les marques ; Test Achats pour la variabilité des sources Cristaline.
- Cho Y. S., Lee S. Y., Kim D. S., Nam Y. K., « Tolerance capacity to salinity changes in adult and larva of Oryzias dancena », Korean Journal of Ichthyology 22, 2010 ; Fridman S., « Ontogeny of the osmoregulatory capacity of teleosts », Frontiers in Marine Science 7, 2020.
- DeLong D. P., Losordo T. M., « How to start a biofilter », SRAC Publication 4502, 2012, srac.msstate.edu ; Bischoff A. et al., Global Aquaculture Advocate, 2015 : média usagé contre produit commercial ; Haywood G. P., « Ammonia toxicity in teleost fishes », 1983 : 10 µg/L de NH3.
- Tokyo Aqua Garden, « メダカのカルキ抜きとは » (déchlorer pour les medakas), t-aquagarden.com ; « 水道水の正しいカルキ抜きの方法 » (la bonne méthode), t-aquagarden.com ; « 水道水じゃない水でアクアリウムはできるのか » (pluie, puits, bouteille), t-aquagarden.com.
- 日淡といっしょ, « 梅雨の長雨で屋外メダカが酸性雨ダメージ » (la pluie acide et les bacs), nittanwith.com ; « グリーンウォーターで針子が全滅 » (eau verte et asphyxie des alevins), nittanwith.com.
- メダカの飼い方.com, « グリーンウォーターの水換え », medaka.papa77.com : appoint avec l’eau de surface du bac des parents, pas de renouvellement avant 1 cm ; ほぼメダカのブログ, « 稚魚の水換え », hobomedaka.com : pas de changement avant 2 cm ; めだか友水, « 水道水のカルキ抜きは本当に必要か », medakayusui.com.