Un bac de medakas posé dehors, planté, sans filtre, ressemble à s’y méprendre à une mare. Les grenouilles, les crapauds et les tritons du jardin ne s’y trompent pas : dès le premier printemps, l’un d’eux s’y installe ou y pond. Faut-il s’en inquiéter pour les poissons, s’en inquiéter pour eux, et qu’a-t-on le droit de faire ? Voici ce que disent les éleveurs japonais, qui vivent la même chose dans leurs bacs, ce que montrent les études sur les espèces de France, et ce que dit l’arrêté de protection de 2021, qui est plus strict qu’on ne le croit.
Qui mange qui, vraiment
Commençons par démonter l’image de la grenouille qui vide un bac. Sur les espèces qui peuvent arriver dans un jardin breton, une seule a une prédation sur les petits poissons documentée : la grenouille verte, celle qui reste assise au bord de l’eau tout l’été. Les fiches naturalistes la décrivent comme très vorace, mangeuse d’insectes, de vers, de têtards, y compris de sa propre espèce, « et parfois aussi de petits poissons ». Parfois : une grosse femelle installée au bord d’un bac étroit peut prendre un medaka qui vient gober en surface, mais aucune étude ne chiffre la chose, et les éleveurs japonais qui observent leur équivalent, la grenouille Tonosama, rapportent surtout des bacs où une grosse grenouille a passé l’été sans que la population baisse. Chez nous à Lesneven, nous n’avons encore jamais observé d’attaque de grenouille sur un medaka.
Les autres adultes ne mangent pas de medakas. La grenouille rousse chasse à terre des coléoptères, des mouches et des mollusques, et ne passe dans l’eau que quelques semaines d’hiver, quand les medakas dorment au fond. La rainette chasse les insectes dans les buissons. Le crapaud épineux mange des charançons et des fourmis, et ne mange presque rien pendant sa reproduction. L’alyte, des escargots et des vers. Les Japonais font le même constat avec leur rainette, de loin la visiteuse la plus fréquente des bacs : elle vient se baigner et attraper les moustiques, et ne vise pas les poissons.
Les tritons sont un autre cas. Un triton palmé ou alpestre mange des œufs et des larves d’amphibiens, et les études de contenus stomacaux montrent un comportement de chasse aux proies immobiles. Qu’ils prennent des œufs ou des alevins de medaka est plausible et non documenté, mais c’est le risque le plus sérieux pour une ponte dans un bac extérieur. Le triton japonais à ventre rouge a cette réputation dans les bacs de là-bas.
Et dans l’autre sens ? Le medaka mange ses propres œufs et ses alevins, c’est connu de tout éleveur. Sur les œufs et les têtards de grenouille, il n’existe aucune étude, mais une expérience suisse sur un poisson de même gabarit, l’able de Heckel, 4 à 6 cm, réputé inoffensif d’après son régime, a donné 100 % des œufs et des petits têtards de grenouille rousse mangés en laboratoire. Il faut considérer qu’un bac de medakas mange les pontes de grenouilles brunes, de grenouilles vertes et de rainette, au moins fraîchement écloses. Pas celles du crapaud : ses têtards sont toxiques et les poissons les laissent. C’est d’ailleurs la règle générale des mares : les amphibiens sont moins nombreux là où il y a des poissons, et les tritons palmés quittent l’eau et pondent moins quand on y met des poissons rouges.
Les têtards, un problème d’eau plus que de dents
Les sites japonais d’élevage répètent que les têtards mangent les œufs et les alevins faibles. Aucune étude ne le montre, et les contenus stomacaux des têtards de grenouille rousse et de crapaud en Europe sont faits de sédiment, de débris de plantes et de diatomées. La seule observation directe publiée montre des têtards agglutinés sur une ponte de grenouille, pas sur des œufs de poisson. On retiendra donc que des têtards peuvent nettoyer un œuf mort ou un alevin moribond, et que ce n’est pas eux qui vident une ponte saine.
Le vrai effet des têtards est ailleurs, et les éleveurs japonais sont unanimes : ils mangent les mêmes algues et la même eau verte que les alevins, ils salissent vite un petit volume, et un cordon de crapaud donne des centaines de têtards dans 100 litres. Ammoniaque qui monte, oxygène qui baisse les nuits chaudes, et un têtard mort au fond qui fait tourner le bac. Une grenouille adulte morte au fond fait pire. Dans un bac d’alevins, c’est le motif suffisant pour tenir les amphibiens dehors.
Ce que dit la loi
Tous les amphibiens de France sont protégés par l’arrêté du 8 janvier 2021, et la protection ne s’arrête pas à l’animal adulte : le texte définit le « spécimen » comme tout œuf ou tout individu, vivant ou mort. Les têtards et les pontes sont donc protégés comme les adultes. L’arrêté classe les espèces en trois niveaux.
- Protection complète (article 2) : interdiction de détruire ou d’enlever les œufs, de capturer, de transporter, de détenir, et de dégrader les sites de reproduction. En Bretagne : alyte, rainette verte, grenouille agile, grenouille de Lessona, triton marbré, triton crêté, crapaud calamite, pélodyte.
- Individus et œufs protégés (article 3), sans la protection des habitats : crapaud épineux, grenouille rieuse, triton palmé, triton alpestre, triton ponctué, salamandre tachetée.
- Protection partielle (article 4) : seules la mutilation et l’utilisation commerciale sont interdites. Ce sont la grenouille verte commune et la grenouille rousse.
La conséquence pour un bac de jardin est nette. Une ponte de crapaud, de rainette, de grenouille agile ou de triton dans votre bac ne peut être ni détruite, ni retirée, ni déplacée vers la mare d’à côté : enlever des œufs et les transporter sont deux interdictions distinctes, et une dérogation préfectorale est rarement accordée à un particulier. La laisser finir son cycle est la seule option sûre. Pour la grenouille rousse et la grenouille verte commune, l’arrêté n’interdit pas de retirer une ponte, mais rien n’oblige à le faire non plus. En revanche, empêcher la ponte avant qu’elle n’ait lieu, en couvrant le bac, n’est pas une destruction : c’est le levier légal, et il se joue sur le calendrier.
Nous l’avons écrit ailleurs sur ce site, et nous le corrigeons : « déplacer les grenouilles vers une mare sans poissons » n’est pas un conseil que l’on peut donner en France pour la plupart des espèces. C’est pourtant la pratique courante des éleveurs japonais, qui relâchent la grenouille dans la rizière voisine ; leur droit n’est pas le nôtre.
Le calendrier joue pour vous
En Bretagne, la reproduction des amphibiens court de décembre à juin, celle des medakas de mai à septembre, à partir de 18 °C. Les deux ne se recouvrent qu’au début de l’été.
| Espèce | Ponte en Bretagne | Sortie de l’eau | Chevauchement avec les medakas |
|---|---|---|---|
| Grenouille rousse | fin décembre à mars | fin mai | aucun : les medakas sont en léthargie, ils ne pondent pas |
| Crapaud épineux | fin février à mi-mai, pic en mars | juin | faible ; têtards toxiques, intouchés par les poissons |
| Grenouille agile | février, parfois janvier | mai-juin | aucun |
| Tritons palmé et alpestre | mars à juin | été, parfois hivernage des larves | oui en mai-juin, sur les premières pontes de medaka |
| Rainette verte | avril-mai | juillet-août | oui |
| Grenouilles vertes | mai à début juillet | août-septembre, parfois après l’hiver | toute la saison |
| Alyte | mars à août, œufs portés par le mâle | têtards hivernants, jusqu’à 9 cm | toute la saison, têtards très gros |
Lecture pratique : un bac de medakas laissé ouvert tout l’hiver reçoit les pontes de grenouille rousse et de crapaud sans que les poissons en souffrent, mais il devient une nurserie de têtards jusqu’en juin, au moment où l’on voudrait y récolter des œufs. Un bac couvert avant Noël ne reçoit rien. Un bac d’alevins installé en mai et couvert dès le remplissage ne reçoit ni triton ni rainette.
Deux eaux plutôt qu’une

La solution qui contente tout le monde est celle que recommande aussi la charte « Refuge grenouilles » d’Eau et Rivières de Bretagne : un point d’eau pour les amphibiens, sans aucun poisson, et des bacs pour les medakas, couverts. Un bac de medakas est un mauvais lieu de ponte pour une grenouille, puisque les poissons mangent ses œufs ; une mare à grenouilles est un mauvais bac d’élevage, puisqu’on n’y récolte pas d’alevins. Les deux côte à côte se complètent : la mare attire les grenouilles qui, sinon, viendraient au bac.
- Le filet. Pour le Medaka Bowl 420, nous vendons le Medaka Cover Net, un filet de couverture à maille fine ajusté au bac : il se pose sur le rebord, au-dessus du niveau d’eau, se retire d’un geste pour nourrir, et arrête aussi bien les grenouilles, les tritons, les chats et les oiseaux que les feuilles mortes, tout en laissant passer la lumière et l’air. Pour un autre bac, le même filet que contre les libellules fait l’affaire : mailles de 1 cm, tendu 5 à 15 cm au-dessus de l’eau sans toucher la surface, lesté sur les bords. Posé avant la saison de ponte, il règle la question légale avant qu’elle ne se pose.
- Le niveau d’eau. Un bac rempli à ras bord expose les medakas aux grenouilles assises sur le rebord ; un niveau 10 cm sous le bord, avec des parois lisses, les tient hors de portée et limite les sauts des poissons, qui déclenchent l’attaque.
- Le bac d’alevins, toujours couvert, posé à part. C’est là que les tritons et la charge des têtards font le plus de dégâts.
- La mare, même petite, à 1 m de profondeur sur une partie pour l’hivernage, des berges en pente douce, des plantes de berge, et pas un seul poisson, pas même « pour les moustiques » : les têtards et les larves de libellule s’en chargent. Les plantes du petit bassin y conviennent aussi.
Si une grenouille est déjà là
Un adulte de rainette, de crapaud ou de grenouille rousse qui vient au bac ne fait rien aux poissons : on le laisse. Une grenouille verte installée à demeure prend peut-être un medaka de temps en temps ; on ne la capture pas, on couvre le bac et on baisse le niveau, et elle ira s’asseoir ailleurs. Une ponte déjà déposée se laisse éclore, sauf celle des deux espèces d’article 4 ; on espace les repas des poissons, on change un peu d’eau chaque semaine pendant la période des têtards, et on retire les têtards morts. Les têtards qui restent au bout de l’été, alytes et grenouilles vertes tardives, hivernent dans l’eau : on en tient compte avant de vider un bac en automne.
Deux gestes à ne jamais faire, pour une raison qui n’est pas que légale. Déplacer une ponte, un têtard, une grenouille, de l’eau ou des plantes d’un point d’eau à un autre transporte les maladies des amphibiens : la chytridiomycose, qui a causé des mortalités massives en France et en Espagne, le champignon des salamandres, et les ranavirus, qui passent des poissons aux amphibiens par l’eau. Et relâcher dans la nature un animal élevé chez soi, medaka compris, est interdit pour les mêmes raisons : voir relâcher un medaka dans la nature. Les épuisettes et les bacs qui passent d’une eau à l’autre se désinfectent, ou sèchent complètement entre deux usages.
Les chiffres à retenir
- Une seule grenouille de France mange parfois de petits poissons : la grenouille verte. Les autres, non.
- Un poisson de 4 à 6 cm a mangé 100 % des œufs et petits têtards de grenouille rousse en laboratoire : un bac de medakas n’est pas un refuge pour les grenouilles.
- Pontes des amphibiens en Bretagne : décembre à juin. Pontes des medakas : mai à septembre.
- Mailles de 1 cm, filet à 5-15 cm au-dessus de l’eau, posé avant Noël.
- Pour les espèces des articles 2 et 3 de l’arrêté, enlever ou transporter une ponte est interdit ; empêcher la ponte en couvrant ne l’est pas.
Questions fréquentes
Une grenouille s’est installée dans mon bac. Est-ce qu’elle va manger mes medakas ?
Si c’est une grenouille verte, peut-être un de temps en temps ; si c’est une rainette, un crapaud ou une grenouille rousse, non. Couvrez le bac et baissez le niveau, elle changera de poste.
Des têtards sont apparus avec mes alevins. Que faire ?
Les laisser, pour la plupart des espèces c’est la loi, et ils ne mangent pas des alevins vivants. Nourrissez moins, changez 10 % d’eau par semaine, retirez les têtards morts, et l’été prochain couvrez le bac d’alevins dès le remplissage.
Puis-je mettre quelques medakas dans ma mare « pour les moustiques » ?
Non. Vous y perdrez les pontes de grenouilles et de tritons, et les medakas feront moins bien que les larves de libellule et les tritons qui y vivent déjà. Voir medaka et moustiques.
Puis-je prendre une ponte dans mon bac pour l’élever à part ?
Pour toutes les espèces hors grenouille rousse et grenouille verte commune, c’est une détention de spécimens protégés, interdite sans dérogation. Laissez-la où elle est.
Sources
- Arrêté du 8 janvier 2021 fixant la liste des amphibiens et des reptiles représentés sur le territoire métropolitain protégés sur l’ensemble du territoire national et les modalités de leur protection, JORF du 11 février 2021, legifrance.gouv.fr : définition du spécimen (article 1), interdictions par article, listes d’espèces.
- Paysant C., Morel P., « Les amphibiens et reptiles menacés en Bretagne », Penn ar Bed n° 227, 2017, bretagne-environnement.fr : espèces bretonnes, triton crêté disparu du Finistère.
- Ulliac, Boillot, « Diagnostic amphibiens et reptiles du Kreiz-Breizh », 2023, kreiz-breizh.fr : phénologie, « ne pas empoissonner les mares ».
- Eau et Rivières de Bretagne, charte « Refuge grenouilles », bassinversant.org : ne déplacer aucune espèce, ne pas introduire de poissons.
- Doris, FFESSM, fiche Pelophylax kl. esculentus, doris.ffessm.fr : régime de la grenouille verte, « parfois aussi de petits poissons ».
- Leu T., Lüscher B., Zumbach S., Schmidt B. R., « Small fish (Leucaspius delineatus) that are often released into garden ponds and amphibian breeding sites prey on eggs and tadpoles of the common frog (Rana temporaria) », Amphibia-Reptilia 30, 2009 ; résumé karch, infofauna.ch.
- karch, « Poissons et amphibiens, ou poissons ou amphibiens ? », infofauna.ch ; Winandy L., Denoël M., « Amphibians forgo aquatic life in response to alien fish introduction », Animal Behaviour 109, 2015 ; Hartel T. et al., Hydrobiologia 583, 2007.
- Üveges B. et al., 2019, pmc.ncbi.nlm.nih.gov : têtards de crapaud peu consommés par les poissons ; Cooke A. S., British Journal of Herpetology 5, 1974 : régime des tritons.
- Herpetological Journal 1(4), 1987, régime des têtards de grenouille rousse et de crapaud au pays de Galles ; Bourgogne-Nature, fiches grenouille rousse, crapaud commun, triton palmé, alyte, 2012, bfcnature.fr.
- DREAL Pays de la Loire, « Phénologie des amphibiens », 2016, pays-de-la-loire.developpement-durable.gouv.fr.
- Miaud C., « Protocole d’hygiène pour le contrôle des maladies des amphibiens dans la nature », 2014, developpement-durable.gouv.fr ; Brenes R. et al., PLOS One, 2014, pmc.ncbi.nlm.nih.gov : ranavirus transmis des poissons aux larves d’amphibiens ; EFSA, 2018, sur le champignon des salamandres.
- Tokyo Aqua Garden, « メダカと混泳できない生き物5種 » (cinq animaux à ne pas mêler aux medakas) et « メダカの害虫・天敵 » (parasites et prédateurs du medaka), t-aquagarden.com : triton, grenouille morte au fond, filet.
- 日淡といっしょ, « 庭池のカエル・野生生物との共存完全ガイド » (guide de la cohabitation avec les grenouilles du bassin de jardin), 2026, nittanwith.com : filet à mailles de 1 à 2 cm à 10-15 cm de l’eau, saison à risque de mai à août.
- めだか友水, « メダカとオタマジャクシの共存 » (medakas et têtards), medakayusui.com ; ほぼメダカのブログ, « カエルはメダカを食べるのか? » (les grenouilles mangent-elles les medakas ?), hobomedaka.com ; nijirepo, « ツチガエルの特徴と注意点 » (la grenouille rugueuse dans le biotope), 2024, nijirepo.com : compétition alimentaire, dégradation de l’eau, pas d’attaque directe observée.
- medaka.fr : les prédateurs des medakas en France, élever des medakas en extérieur, élever les alevins.